A.Bouguermouh, l’homme qui sortit la colline de l’oubli
Le réalisateur kabyle Abderrahmane Bouguermouh est depuis lundi 05 novembre, pensionnaire de l’hôpital parisien la Pitié-Salpêtrière. Le réalisateur du premier long métrage kabyle a été transféré d’Algérie, où il a passé presque une année dans les différents hôpitaux de la capitale, avec l’intervention des services du ministère de la culture.
A rappeler que ses ennuis de santé ont débuté avec le fâcheux accident de voiture qui l’avait renversée à Ighzer Amokrane, chef lieu de la commune d’Awzellaguen. S’ensuit alors une faiblesse généralisée qui a nécessité une prise en charge à l’étranger. C’est sur son lit d’hôpital entouré de l’affection de sa femme Djamila, cette femme courage, et des rares visiteurs qui bravent le froid de ces débuts hivernaux que nous l’avons rencontré…
Quelqu’un a dit : celui qui écrit des histoires vit plusieurs vies à la fois. Qu’en est il alors de celui qui donne à ces histoires des corps, des voix, des âmes des plus fragiles aux plus tenaces ? Celui qui redessine d’autres trajectoires aux destins des autres l’espace d’un métrage court ou long.
En kabyle dans le texte poser la question du comment allez-vous ? reviendrait à dire « Ssmakti-d aguğil γef imaţţawen ». Sans détour la réponse fusent tel un cri de douleur : Je suis en train de faire une mauvaise traversée de la vie. Quand tu as mal tu as mal, affeg γer igenni neγ uγal-ed γer lqaεa. Les plus dures, sont les souffrances intérieures non palpables…
Puis vint le cinéma, pour permettre par les mots une échappée des quatre murs de cet hôpital. Pour fendre ces murs et les flanquer d’une fenêtre aussi grande que ce monde. Là encore quand la question évoque le recul pris avec cette œuvre majeure qui est « la colline oubliée » la réponse ne se laisse pas deviner : « aujourd’hui le recul je l’ai pris avec l’aventure de la réalisation du film. C’est aussi avec les vingt huit ans que j’ai passé à batailler pour arriver tant bien que mal à boucler ce film. Pendant ces longues années si j’avais fait comme les autres, si j’avais accepté de faire des films qui plaisaient au gouvernement j’en aurai une vingtaine peut être et pas des moindres. Mais voilà j’ai choisis un autre chemin.
Certains diront c’est bien d’avoir pris autant d’années, d’avoir lutter pour le faire. Sauf que ces vingt huit ans sont à jamais perdus non pas pour moi, mais pour cette Kabylie, pour le cinéma kabyle qu’on croyait émergeant.
Si demain l’Algérie se décide à reconnaître sa partie usurpée, la Kabylie avec des spécificités linguistiques et culturelles. Cette reconnaissance passera forcément par l’image, car il y a que celle-ci qui frappe. »
Comme chez les artistes une histoire peut accoucher d’une autre. Justement l’aventure de ce film ? « Elle est indissociable de l’univers des personnages qu’il met en scène devant l’objectif. Il y a en Kabylie ces traditions de l’entraide, Timcaŗŗaţ, Tiwizi…quand un kabyle est confronté à des difficulté la communauté s’unit pour l’épauler. C’est exactement ce qui s’est passé avec « la colline oubliée » qui a généré un formidable élan de solidarité. C’était un immense plaisir de retrouver cette Kabylie unie dans ce combat.
Evoquer l’avenir c’est parler de projet. Dans ce formidable métier qui est, en quelque sorte un rêve éveillé, les réalisations de demain sont les rêves d’aujourd’hui. Quelles sont les œuvres qu’il aurait tant aimé porter au cinéma ?: « Elles sont nombreuses ces œuvres, mais comme dit-on on ne peut pas regretter ce qu’on n’a pas fait. J’ai moi même écrit des livres qui peuvent parfaitement être porté à l’écran. En ce qui concerne la culture mise sur papier, les Amrouche, les Mammeri et j’en passe des hommages doivent être rendus avant qu’il ne soit trop tard. Je pense particulièrement à nos chanteurs, qui sont les véritables véhiculeurs de notre langue et de notre culture et surtout de sentiment de Berberité. Car à une époque il n’ y avait ni la télé, ni la radio et les journaux. Le seul support de la culture était dans un premier temps le disque vinyle puis la bande magnétique. L’œuvre de ces chanteurs est le lien direct des gens avec leur culture. Dans pays comme l’Algérie qui ne met pas sur le même pied d’égalité les aspirations de ses enfants. Chacun a porté à apporter sa pierre à l’édifice de cette âme, notre âme…
Enfin retour sur une anecdote, celle qui en dit long sur l’histoire d’une amitié avec Dda Lmulud. Ce serment donné il y a des années, ce serment contenu longtemps de peur de ne pouvoir l’honorer, cette promesse tenue. Le film éclaire les salles obscures. Mokrane est parti sans voir ce fils tant désiré, Dda Lmulud sans voir sa colline. Et cette génération qui leur a succédée, a-t-elle honoré sa la mémoire, la grande, la commune à tous : « Win yeţruzzu-n asalu ilahhu akken yufa maćći akken yebγa, votre génération est en passe d’avoir tous les moyens à sa portée. Allez y de l’avant oubliez-nous fates vous une place un avenir…
C’est l’heure, les visites sont terminées, il faut quitter les lieux. Dehors Paris s’installe dans ses quartiers de nuit, dans cette cinquième saison qui est la nuit éclairée de mille feux. Comme à chaque saison ses témoins, les feuilles jaunies quittent sereinement dans la nonchalance inhabituelle aux chutes libres, les branches pour s’en tasser sur le pavé parisien, témoins silencieux de cet fin d’automne. Nous quittons l’hôpital avec la promesse d y revenir car nous avons tant encore à apprendre de Dda Abderrahmane.
Zahir Boukhelifa







